La lecture léninienne de la dialectique de Hegel et sa théorie révolutionnaire
Clément Mattiello, 7 mars 2026
Ardentes Patiences accueille un texte de Clément Mattiello. Prenant comme objet d’analyse la difficile question dialectique, d’autant plus difficile quand elle implique une discussion serrée du lien entre philosophie et politique, ce texte a pour lui l’immense qualité de la clarté. La dialectique est aujourd’hui doublement recouverte : d’abord par son simple mais dramatique oubli, réduite à être pensée du passé, et renvoyée au passé logique de l’encombrante modernité occidentale, quand elle n’est pas simplement condamnée en tant qu’instigatrice logique et méthodologique des terreurs communistes – il faut remarquer comme l’anti-communisme et l’anti-dialectique ont marché ensemble. Ensuite, recouverte d’une seconde manière, par « totémisation » et « fétichisme » lorsqu’elle devient, pour une part certes minoritaire mais néanmoins active de la pensée politique contemporaine, la justification toute faite de son sérieux, par application inquestionnée de sa méthode. Il serait ainsi temps, je crois, non pas de la sortir de ses diverses tombes, mais de remettre la dialectique sur le métier, de reprendre le fil interrompu d’une pensée qui a pourtant orienté certaines des avancées politiques les plus inouïes. Ce texte éclaire un moment important de l’histoire de la dialectique : la métabolisation de la dialectique hégélienne par Lénine – il appelle, de lui-même, sa suite.
Nicolas Gentil-Boutin
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« Sauf erreur de ma part, il y a pas mal de mysticisme et de pédanterie vide chez Hegel dans ces raisonnements, mais l’idée fondamentale est géniale : l’idée du lien universel, multilatéral, vivant de tout avec tout, du reflet de ce lien – Hegel renversé matérialistiquement – dans les concepts humains qui eux doivent être affûtés, travaillés, souples, mobiles, relatifs, liés entre eux, uns dans les oppositions, afin d’embrasser l’univers. »
Lénine, Cahiers sur la dialectique de Hegel
Entre septembre et décembre 1914, à Berne, Lénine étudie la Science de la logique. Alors que la guerre mondiale commence, il est exilé. Presque seul à garder sa position politique après l’écroulement de l’Internationale sociale-démocrate, il s’intéresse à la philosophie, dans la continuité de la publication de Matérialisme et empiriocriticisme en 1909. Mais cette fois, c’est dans de simples cahiers d’écolier que Lénine prend de nombreuses notes (en russe, en anglais, en français), pour l’essentiel des longues citations accompagnées de commentaires parfois teintés d’ironie, parfois d’admiration, quelques fois réduits à un seul mot, à une interjection ou à de simples points d’exclamation.
« Lénine n’est pas l’homme d’une action sans vérité » écrivent Norbert Guterman et Henri Lefebvre à New York en 1935, dans leur introduction à la première traduction française des Cahiers sur la dialectique de Hegel, republiés par Gallimard en 1967. En 1914, la pensée bourgeoise abandonne l’universalité et la vérité qui faisaient ses valeurs et se recompose dans l’isolement nationaliste de la guerre en annonçant déjà le fascisme sur le plan idéologique. C’est dans ce moment que Lénine, presque seul, soutient une vision universelle, une conception logique de l’existence : et sa vision prépare son action. Si Lénine a puisé chez Hegel la clarté qu’appelait sa vision en son temps, quelle influence a pu avoir la pensée du philosophe sur la dialectique mûrie par cet « homme d’action » ? Si la Logique est souvent présentée comme la clé d’intelligibilité du système hégélien, Lénine « prolonge avec éclat la pensée des fondateurs du socialisme scientifique, Marx et Engels, qui n’étaient pas des empiristes, mais rattachaient leur stratégie et leurs buts politiques à une conception du monde » [ibid.] Quels déplacements décisifs pour la dialectique marxiste les Cahiers sur la dialectique opèrent-ils par rapport à la Logique hégélienne ? Autrement dit : comment les notes critiques de Lénine sur la Logique de Hegel refondent-t-elles par leur méthode matérialiste la dialectique marxiste ?
Pour éprouver les tensions et convergences entre les notes critiques de Lénine et la Logique de Hegel, nous devrons d’abord nous employer à définir la dialectique comme science de l’unité des contraires dans la Logique qui explicite le fondement logique du système hégélien ; puis, nous nous intéresserons au « renversement » opéré par la méthode matérialiste de Lénine dans ses Cahiers sur la dialectique qui montre, selon l’introduction de Guterman et Lefebvre, « à la fois le mouvement de la pensée marxiste-léniniste – et la véritable essence de la pensée hégélienne » [ibid.] ; enfin, partant de l’idée que la Logique se trouve, dans les Cahiers sur la dialectique, « remise à l’endroit », nous examinerons le prolongement de la dialectique hégélienne par l’unité théorie-pratique proposée par Lénine dans L’État et la Révolution, en 1917.
La théorie de la contradiction et de la vérité dans la Logique
Dans la Science de la logique, Hegel propose une conception de la dialectique qui rompt radicalement avec les formes traditionnelles de la logique entendue comme simple discipline formelle. La dialectique n’est pas pour lui une méthode extérieure que le philosophe appliquerait à des contenus déjà constitués, mais le mouvement immanent du concept lui-même. Chaque détermination logique, loin de se maintenir dans une identité fixe, se révèle traversée par une contradiction interne qui la conduit nécessairement à se dépasser. Ce point est décisif : la contradiction n’est pas un accident de la pensée ni un défaut à corriger, mais la structure même du réel pensé adéquatement. En ce sens, la dialectique hégélienne est inséparable d’une critique de l’entendement, lequel isole les déterminations et les considère comme stables, alors que la raison spéculative les saisit dans leur devenir. Cette logique du devenir apparaît dès les premières pages de la Logique. Hegel choisit de partir de l’être pur, non parce qu’il s’agirait d’une donnée originaire immédiatement accessible, mais parce qu’il constitue la détermination la plus abstraite possible. L’être pur est pensé comme immédiateté absolument indéterminée, dépourvue de toute qualité. Or c’est précisément cette indétermination radicale qui conduit à sa négation. Hegel écrit : « L’être, le pur être – sans autre détermination. Dans son indétermination immédiate, il est égal seulement à lui-même et aussi non inégal par rapport à un autre ; il n’a aucune différence en lui ni à l’extérieur» [Hegel, Science de la logique, trad. B. Bourgeois, Vrin, 2015, p. 69]. Cette description montre que l’être pur, en tant qu’il est pensé sans différence interne ni externe, ne se distingue en rien du néant. C’est pourquoi Hegel peut conclure que « l’être et le néant sont donc la même chose » [Ibidem]. Cette identité paradoxale ne signifie pas une confusion pure et simple, mais la révélation d’une contradiction constitutive : l’être, pensé comme pure positivité indéterminée, se renverse immédiatement en son contraire. Il faut remarquer que cette contradiction n’est pas posée arbitrairement par la pensée. Elle résulte du mouvement même du concept lorsqu’il est pensé jusqu’au bout. La dialectique hégélienne se présente comme une logique rigoureuse du nécessaire : ce n’est pas la subjectivité du philosophe qui introduit la négation, mais la structure immanente de la détermination elle-même. Cette thèse sera déterminante pour Lénine, qui verra dans la logique hégélienne une tentative, certes idéaliste, mais profondément rationnelle, de penser le développement de la totalité à travers le mouvement du concept.
Cependant, l’identité de l’être et du néant ne constitue pas un point d’arrêt pour la pensée spéculative. Elle appelle au contraire un dépassement, qui n’est ni une suppression pure et simple ni un retour à l’identité immédiate. La vérité de l’être et du néant réside dans leur unité dynamique, que Hegel nomme le devenir. Le devenir est le passage incessant de l’un à l’autre, le mouvement par lequel l’être se nie en néant et le néant se nie en être. Il constitue ainsi la première détermination concrète du réel logique. Par cette médiation, Hegel montre que la contradiction est productive : elle est le moteur du développement du concept. La dialectique doit être comprise comme une science de la contradiction, dans laquelle le négatif n’est pas une simple déficience de l’être, mais la puissance même de son effectuation. Ce point est fondamental pour comprendre la fidélité de Lénine à Hegel. Dans les Cahiers sur la dialectique de Hegel, Lénine souligne que la dialectique est précisément la pensée de cette mobilité interne des déterminations. Il écrit : « la dialectique est la science qui montre comment les contradictoires peuvent être (et deviennent) identiques – dans quelles conditions ils se transforment l’un dans l’autre, – pourquoi la raison humaine ne doit pas prendre ces contradictoires pour des choses mortes, pétrifiées, mais pour des choses vivantes, conditionnées, mobiles, se transformant l’une dans l’autre » [Cahiers sur la dialectique de Hegel, op.cit., p. 166]. Cette remarque montre que Lénine reconnaît dans la dialectique hégélienne une pensée du mouvement réel, opposée à toute conception fixiste ou dogmatique. Ce qu’il retient de Hegel est la logique de la transformation, même si la théorie de la contradiction hégélienne est indissociable d’une conception spécifique de la vérité. Contre toute définition de la vérité comme simple adéquation entre un entendement subjectif et un objet donné, Hegel affirme que le vrai est essentiellement processuel. « Le vrai est le tout », écrit-il, en précisant que ce tout n’est tel qu’en tant que résultat de son propre devenir. Cette formule ne doit pas être comprise comme une apologie d’une totalité déjà donnée, close sur elle-même, mais comme l’affirmation selon laquelle la vérité ne peut être saisie que dans le mouvement total du concept. Une détermination isolée est nécessairement abstraite et, à ce titre, partiellement fausse. La vérité dialectique n’est donc ni immédiate ni achevée. Elle est le résultat d’un processus dans lequel les déterminations successives se nient et se conservent tout à la fois. Cette conception implique une revalorisation du négatif : l’erreur, le faux, la contradiction ne sont pas simplement exclus de la vérité, mais en constituent des moments nécessaires. Une détermination est fausse lorsqu’elle est prise pour le tout, mais elle est vraie en tant que moment du processus total. La vérité dialectique est ainsi essentiellement non dogmatique : elle intègre la négation et le dépassement comme dimensions constitutives de son déploiement.
C’est précisément cette conception dynamique, historique et non dogmatique de la vérité que Lénine reconnaît comme l’apport considérable de Hegel. En insistant sur le caractère vivant, conditionné et mobile des contradictions, Lénine prépare déjà le « renversement » matérialiste de la dialectique. La fidélité à Hegel porte ainsi sur la méthode : la pensée doit saisir le réel comme totalité contradictoire en devenir. Mais cette fidélité rend en même temps nécessaire un déplacement décisif, puisque la logique hégélienne demeure enfermée dans l’autoréalisation du concept. C’est à partir de cette tension interne, déjà perceptible dans la Logique, que Lénine peut opérer dans ses Cahiers le renversement matérialiste et refonder la dialectique marxiste.
Les Cahiers de Lénine « renversent » la dialectique hégélienne
Dans les Cahiers sur la dialectique de Hegel, Lénine engage une lecture méthodique et critique de la Science de la logique qui ne peut être comprise comme un simple exercice de philosophie anecdotique. Cette lecture intervient dans un moment de crise théorique profonde du mouvement ouvrier international, marqué par l’effondrement de la IIᵉ Internationale et par l’adhésion massive des partis sociaux-démocrates à l’Union sacrée. Selon l’introduction Guterman et Lefebvre aux Cahiers, c’est précisément dans ce contexte que la lecture de Hegel acquiert chez Lénine une portée décisive : elle vise à ressaisir les fondements dialectiques du marxisme, contre les déformations positivistes, évolutionnistes et mécanistes qui avaient progressivement vidé la dialectique de sa portée critique. Les Cahiers sont le lieu d’une réélaboration méthodologique destinée à refonder la dialectique marxiste. Lénine insiste d’emblée sur le fait que la logique hégélienne ne saurait être réduite à une simple théorie formelle de la pensée. Il écrit ainsi que la logique est « le mouvement de la connaissance scientifique » [Cahiers sur la dialectique de Hegel, op. cit., p. 143], et précise aussitôt que le « renversement » de la dialectique porte sur le fait que « la logique et la théorie de la connaissance doivent être déduites du « développement de toute la vie naturelle et spirituelle » [Ibid., p. 144]. Cette remarque est essentielle : elle indique que Lénine reconnaît dans la Logique une tentative, certes idéaliste, mais rigoureuse, de penser le mouvement du réel à travers le mouvement du concept. La fidélité à Hegel porte donc sur un point fondamental : la logique n’est pas une discipline abstraite détachée du monde parce que le « reflet » dans la conscience de l’autoréalisation de l’Idée, mais l’expression conceptuelle d’un processus objectif de développement.
Cependant, là où Hegel identifie en dernière instance le mouvement logique au mouvement du réel lui-même, Lénine introduit un déplacement décisif. Pour lui, la pensée ne saurait être conçue comme le principe créateur du réel : elle en est le reflet, historiquement médiatisé. Lorsqu’il écrit que Hegel a « deviné le mouvement dialectique des choses dans le mouvement dialectique des concepts », Lénine formule une appréciation à la fois critique et admirative. Admirative, parce qu’il reconnaît à Hegel le mérite d’avoir saisi la logique du devenir, de la contradiction et de la médiation ; critique, parce qu’il refuse l’identification spéculative entre le développement du concept et celui du monde objectif. Ce point marque le cœur du « renversement » matérialiste. C’est précisément ce renversement que Guterman et Lefebvre soulignent dans leur introduction. Il ne s’agit pas, pour Lénine, de rejeter la dialectique hégélienne comme purement idéaliste et inutile, mais de la « remettre sur ses pieds ». Cette formule, héritée de Marx, signifie que la dialectique doit être réinscrite dans le réel matériel et historique. La contradiction n’est plus d’abord une structure logique du concept, mais l’objectivité du mouvement de la lutte des classes. La pensée dialectique devient ainsi un instrument de connaissance du monde réel, et non l’autoréalisation de l’Idée. Cette réorientation apparaît avec une grande clarté lorsque Lénine distingue l’unité et la lutte des contraires. Parce que l’unité, la coïncidence ou l’identité des contraires est toujours conditionnelle, temporaire et transitoire, tandis que leur lutte est absolue, ce qui marque un déplacement fondamental par rapport à Hegel. Chez ce dernier, la contradiction tend à se résoudre dans une unité supérieure, intégratrice, où les moments opposés trouvent leur vérité dans la totalité du concept. Chez Lénine, au contraire, l’accent est mis sur le caractère irréductible des antagonismes réels. La contradiction ne se résout pas spontanément dans une réconciliation conceptuelle : elle se développe dans l’histoire effective, à travers des conflits matériels dont l’issue dépend de conditions objectives et d’interventions pratiques. Ce déplacement entraîne une transformation profonde de la notion de vérité. La vérité n’est plus conçue comme l’autoréalisation de l’Idée ou comme la clôture du mouvement dialectique dans un savoir absolu. Elle devient le processus matériel par lequel la lutte de classe se manifeste, se transforme et, le cas échéant, s’abolit pratiquement. La vérité n’est plus seulement à comprendre, mais à produire historiquement – parce que la dialectique matérialiste ne se contente pas d’interpréter le monde : elle est orientée vers sa transformation. Cette réélaboration méthodologique trouve son prolongement politique nécessaire dans L’État et la Révolution, véritable mise en œuvre concrète des intuitions portées par les Cahiers dans l’analyse d’une institution centrale de la société de classe. En effet, l’État y est précisément défini comme « le produit et la manifestation de ce fait que les contradictions de classes sont inconciliables » [L’État et la Révolution, La fabrique, 2012, p. 51], ce qui reprend explicitement la logique dialectique de la contradiction, mais en la transposant sur le terrain de l’analyse historique. La contradiction n’est plus ici un moment logique abstrait : elle est une réalité objective, inscrite dans la lutte des classes, dont l’État est l’expression institutionnelle transitoire. Fidèle à la méthode dialectique ainsi renversée, Lénine refuse toute conception statique, éternelle ou neutre de l’État, qui n’est ni un arbitre au-dessus des classes ni une forme universelle de l’organisation politique : il est un produit historique appelé à disparaître avec la disparition des classes. Le dépérissement de l’État n’est pas un idéal moral, c’est une nécessité dialectique inscrite dans le mouvement réel de l’histoire. Par-là, Lénine montre que la dialectique matérialiste est indissociable d’une pratique révolutionnaire consciente.
Par la méthode matérialiste déployée dans les Cahiers, la Logique de Hegel devient la source d’une méthode d’action révolutionnaire. Un aphorisme de Lénine – non reproduit dans toutes les éditions des Cahiers – déclare : « On ne peut pas comprendre totalement "le Capital" de Marx et en particulier son chapitre I sans avoir beaucoup étudié et sans avoir compris toute la Logique de Hegel. Donc pas un marxiste n’a compris Marx 1⁄2 siècle après lui ! » La fidélité de Lénine à Hegel porte sur la reconnaissance du caractère contradictoire, processuel et total du réel. Le renversement de la dialectique hégélienne opéré par ses notes se trouve dans la primauté accordée au monde matériel et au développement historique. Ainsi, Lénine prolonge Hegel contre Hegel : il conserve la rationalité dialectique tout en la libérant de son idéalisme spéculatif. La dialectique cesse alors d’être la science de l’Idée pour devenir la logique de la transformation révolutionnaire. Enfin, ce renversement engage une redéfinition du statut même de la philosophie. Là où l’idéalisme spéculatif tend à clore le mouvement dialectique dans la réconciliation conceptuelle, le matérialisme dialectique maintient l’ouverture du processus historique. La philosophie ne vise plus l’édification d’un système achevé, mais l’élaboration d’une méthode critique capable de saisir les transformations du monde. La lecture de Hegel par Lénine ne cherche pas à restaurer un système philosophique, mais à en extraire une logique opératoire. La Science de la logique devient ainsi dans les Cahiers sur la dialectique de Hegel un instrument théorique vivant, dont la valeur se mesure à sa capacité à éclairer et à orienter l’action révolutionnaire des masses.
L’État et la Révolution prolonge Hegel dans la théorie révolutionnaire
Le renversement matérialiste de la dialectique opéré par Lénine dans ses Cahiers ne trouve pas son aboutissement dans une simple reformulation théorique de la méthode dialectique. Ce renversement s’accomplit pleinement dans l’élaboration par Lénine d’une théorie de l’État prolétarien, dont le concept de dictature du prolétariat constitue le pivot central dans L’État et la Révolution. Écrit en 1917, dans une situation de crise révolutionnaire où l’effondrement de l’État bourgeois devient une possibilité historique concrète, cet ouvrage agit comme une sorte de mise à l’épreuve, dans la théorie révolutionnaire, de la dialectique hégélienne « remise à l’endroit » par Lénine. La dictature du prolétariat ne doit donc pas être comprise comme un ajout politique contingent, mais comme l’expression institutionnelle de la dialectique matérialiste appliquée au processus révolutionnaire. Cette perspective permet de saisir la continuité méthodologique entre la Logique, les Cahiers et L’État et la Révolution. Comme Hegel, Lénine pense les formes politiques comme des moments du devenir historique, traversés par des contradictions internes. Mais là où Hegel tend à concevoir l’État comme l’instance de médiation et de réconciliation des contradictions dans l’universalité rationnelle, Lénine opère un déplacement décisif : l’État n’est pas le lieu de la résolution des contradictions de classe, mais leur forme politique transitoire.
La dictature du prolétariat désigne précisément cette phase dialectique dans laquelle les contradictions de classes ne sont pas abolies, mais portées à un degré supérieur de clarté et de conflictualité consciente. La définition léninienne de l’État comme « le produit et la manifestation de ce fait que les contradictions de classes sont inconciliables » [L’État et la Révolution, op. cit., p. 51] trouve ici toute sa portée. L’État bourgeois est l’expression institutionnelle de la domination de classe de la bourgeoisie. L’État prolétarien, quant à lui, sous la forme de la dictature du prolétariat, est l’expression de la domination politique transitoire de la classe exploitée devenue classe dominante. Cette conception est nécessairement dialectique : elle refuse à la fois l’illusion d’une suppression immédiate de l’État et la naturalisation de sa permanence. La dictature du prolétariat n’est ni une fin en soi ni un idéal normatif : elle est un moment nécessaire du processus historique de suppression des classes. On retrouve ici une fidélité essentielle à la dialectique hégélienne, entendue comme pensée du devenir, de la médiation et de la négativité. La dictature du prolétariat joue le rôle d’une médiation historique : elle est la négation de l’État bourgeois, mais une négation déterminée, qui conserve certaines fonctions de l’État tout en les transformant radicalement. Toutefois, le prolongement matérialiste est singulier : cette médiation n’est pas d’abord conceptuelle, mais historique et concrète. Elle ne s’opère pas dans le mouvement de l’Idée, mais dans la lutte des classes et dans la transformation effective des rapports de production. La dictature du prolétariat permet ainsi à Lénine de penser dialectiquement la transition entre l’État bourgeois et le dépérissement de l’État. Contre les interprétations opportunistes qui évacuent la question de l’État prolétarien, et contre les lectures anarchisantes qui en nient la nécessité, Lénine affirme que la suppression de l’État ne peut être qu’un processus. La dialectique matérialiste rend intelligible cette temporalité complexe : l’État est à la fois nécessaire et voué à disparaître. Il est à la fois instrument de domination et condition de sa propre abolition. Ce paradoxe apparent est précisément l’expression d’une contradiction dialectique réelle et cette analyse engage une conception spécifique de la vérité politique. Dans L’État et la Révolution, la vérité n’est ni une norme abstraite ni une simple conformité doctrinale aux textes de Marx et d’Engels : elle est objective et historique, et se vérifie dans la pratique révolutionnaire – que Lénine observe en 1905 et 1917, puis décrit en 1920, dans sa phase transitoire d’abolition des classes, comme « une lutte opiniâtre, sanglante et non sanglante, violente et pacifique, militaire et économique, pédagogique et administrative, contre les forces et les traditions de la vieille société » [Œuvres, t. 31, Éditions sociales, 1973, p. 39]. La dictature du prolétariat n’est pas vraie parce qu’elle est théoriquement déduite, mais parce qu’elle correspond à une nécessité historique déterminée et qu’elle se confirme dans l’expérience de la lutte de classes. La pratique devient ainsi le critère de la vérité, non au sens d’une efficacité immédiate, mais comme moment dialectique où la théorie se confronte aux exigences de la réalité historique. De la même façon, à propos de la méthode scientifique de Marx, Lénine écrit : « Il n’y a pas un grain d’utopisme chez Marx ; il n’invente pas, il n’imagine pas de toutes pièces une société "nouvelle". Non, il étudie, comme un processus d’histoire naturelle, la naissance de la nouvelle société à partir de l’ancienne, les formes de transition de celle-ci à celle-là » [L’État et la Révolution, op. cit., p. 114]. Cette conception permet à Lénine d’éviter le double écueil du dogmatisme et du relativisme. La dictature du prolétariat n’est pas un modèle institutionnel figé, elle est une forme historique concrète, susceptible de transformations en fonction des conditions matérielles. Mais elle n’est pas pour autant une notion relative ou arbitraire : elle exprime une loi objective du processus révolutionnaire, à savoir la nécessité pour la classe exploitée de briser l’appareil d’État bourgeois et de se constituer en pouvoir politique.
Comme le soulignent Guterman et Lefebvre, les notes des Cahiers révèlent que Lénine ne rompt pas avec Hegel, mais qu’il en extrait la vérité profonde en la débarrassant de son enveloppe idéaliste. La dictature du prolétariat apparaît ainsi comme la traduction historique et politique de la logique hégélienne de la négation déterminée. La contradiction conceptuelle devient antagonisme de classe, la médiation logique devient transition révolutionnaire, la réconciliation spéculative est remplacée par un processus matériel d’abolition des classes. En ce sens, L’État et la Révolution ne constitue pas seulement un texte majeur de théorie politique marxiste, mais l’aboutissement dialectique du travail engagé par Lénine dans sa lecture de la Logique. En prolongeant Hegel par la théorie révolutionnaire, Lénine fait de la dictature du prolétariat le plateau d’intensité où la dialectique cesse d’être une logique de l’interprétation pour devenir une logique de la transformation historique. La philosophie se trouve réalisée alors non dans un savoir absolu, mais dans le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses.
La lecture de la Science de la logique par Lénine à l’hiver 1914 est un moment important de refondation méthodologique de la dialectique marxiste, dans lequel la dialectique hégélienne, arrachée à ses usages scolastiques et à ses interprétations idéalistes, est ressaisie dans sa portée critique la plus radicale. À rebours d’une tradition marxiste progressivement appauvrie par le positivisme et l’évolutionnisme de la IIᵉ Internationale, Lénine ne retrouve pas chez Hegel un système à reproduire, mais une logique du mouvement, de la contradiction et de la totalité, seule capable de rendre intelligible la crise historique ouverte par la guerre impérialiste.
Les Cahiers sur la dialectique de Hegel témoignent ainsi d’une fidélité paradoxale : fidélité à la méthode dialectique, mais infidélité assumée à son fondement idéaliste. Ce que Lénine conserve de la Logique, ce n’est ni l’autoréalisation de l’Idée ni la clôture spéculative du système, mais la pensée du réel comme processus contradictoire. En ce sens, le « renversement » matérialiste ne signifie pas une simple inversion abstraite, mais une transformation interne de la dialectique elle-même : la contradiction n’est plus d’abord logique pour devenir historique, la vérité n’est plus l’achèvement du concept pour devenir le produit d’un mouvement réel, la totalité n’est plus réconciliée pour demeurer traversée par les manifestations de la lutte des classes.
La dialectique marxiste renouvelée ébauchée par Lénine dans ses notes inspirées d’Hegel trouve donc son accomplissement naturel dans les pages de L’État et la Révolution, où la dialectique cesse définitivement d’être une simple catégorie de l’intelligibilité pour devenir une logique de l’action historique. L’analyse de l’État comme produit des contradictions de classes, la théorie du dépérissement de l’État et l’unité théorie-pratique développées par Lénine dans ces pages de 1917 manifestent le passage de la logique spéculative à la pratique révolutionnaire. La dialectique ne vise plus à comprendre le monde en le réconciliant conceptuellement, mais à en dévoiler les contradictions afin d’en rendre possible le renversement réel – parce que la vérité se vérifie dans et par la transformation du monde. En somme, loin d’opposer Hegel à Marx et à Lénine, l’itinéraire reconstruit ici permet de saisir la continuité critique qui les unit. En relisant la Logique hégélienne en pleine crise historique de 1914, Lénine extrait la dialectique de son abstraction, en la restituant à sa vivacité matérielle et humaine. La dialectique marxiste se constitue alors comme une pensée de la contradiction réelle, de la totalité non réconciliée et de la vérité pratique. En définitive, les Cahiers sur la dialectique de Hegel engagent une conception de la philosophie comme arme critique de la révolution prolétarienne.
Enfin, nous ne pouvons que regretter que De la contradiction de Mao Zedong, écrit en 1937, n’ait pas pu être intégré à l’analyse de la postérité hégélienne dans la dialectique marxiste. En effet, ce texte remarquable de Mao aurait constitué un point d’appui intéressant pour confirmer, mais aussi mettre à l’épreuve, l’hypothèse formulée en 1935 par Guterman et Lefebvre selon laquelle les Cahiers sur la dialectique de Hegel montrent « à la fois le mouvement de la pensée marxiste-léniniste – et la véritable essence de la pensée hégélienne » [Cahiers sur la dialectique de Hegel, op. cit., p. 14]. En radicalisant la catégorie de contradiction comme structure immanente du réel historique, et insistant sur sa multiplicité, son caractère concret et hiérarchisé, De la contradiction prolonge et transforme de l’héritage hégélien de Lénine, attestant ainsi l’existence d’une postérité spécifiquement marxiste-léniniste de la dialectique hégélienne, insuffisamment comprise depuis Mao comme la simple opposition entre idéalisme et matérialisme. Intégrer l’apport de Mao à la dialectique marxiste à partir d’Hegel nous aurait donc permis de dégager la pensée marxiste-léniniste comme telle, au-delà du seul matérialisme dialectique, mais ce qui aurait impliqué d’ouvrir un autre chantier théorique : non plus seulement la relecture léninienne de Hegel à l’hiver 1914, mais l’histoire différenciée de ses appropriations révolutionnaires au sein du marxisme du XXᵉ siècle – ce qui excéderait manifestement le cadre de ce présent travail, volontairement circonscrit à l’événement philosophique que sont les Cahiers sur la dialectique de Hegel.
