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Lénine et Mao
Alain Badiou, 7 mars 2026

    Je voudrais ici décrire la frappante continuité entre Lénine, tel qu’il voit, peu après la victoire insurrectionnelle de 1917, la très jeune révolution communiste en Russie, et Mao Tsé-toung, tel qu’il fait, dans les années soixante et soixante-dix, après une vingtaine d’années de pratique du pouvoir par le parti communiste chinois, le bilan politique de ce pouvoir.

 

    Il faut d’abord partir de la vision que se fait Lénine du passage de la révolution encore bourgeoise de février 1917 à la complète prise du pouvoir par le parti communiste, achevée dans le réel au début des années vingt.

    Pour Lénine, une révolution bourgeoise, dans la Russie de 1917, n’est qu’un rattrapage tardif de ce qui a eu lieu en France, en Angleterre ou en Allemagne. Une victoire, dans le cadre rigoureux du marxisme, ne peut être le simple alignement des retardataires sur l’état déjà dominant des choses. C’est pourquoi les principales mesures qu’il propose, dans les thèses 6 à 8 du texte fameux qui est connu aujourd’hui sous le nom de « thèses d’Avril », portent sur le système de propriété. D’abord, on doit s’attaquer à ce qui subsiste de l’ordre féodal, à savoir la grande propriété foncière, je cite : « Nationalisation de toutes les terres dans le pays, et leur mise à la disposition des Soviets locaux de députés des salariés agricoles et des paysans. » Ensuite, on brise la puissance financière du Capital : « Fusion immédiate de toutes les banques en une banque nationale unique placée sous le contrôle des Soviets des députés ouvriers ». Plus généralement : « Notre tâche immédiate est de passer tout de suite au contrôle de la production sociale et de la répartition des produits par les Soviets de députés ouvriers. » Il s’agit bel et bien de donner son sens définitif à la formule de Marx dans le Manifeste : « Tout ce que nous disons dans ce livre peut se ramener à une seule phrase : abolition de la propriété privée. » Et cela, qui est un programme historique à longue portée pour Marx, devient, dans le mouvement de la révolution russe, pour Lénine, « notre tâche immédiate », ce à quoi, pour qu’il y ait commencement d’une victoire, nous devons «passer tout de suite ».

    Mais ce qu’il faut remarquer, c’est que, dans ce texte, on ne propose nullement la « nationalisation » générale des moyens de production. Le mot est prononcé à propos de la propriété foncière, mais c’est parce que cette propriété reste, en Russie, de type féodal. Pour le reste, évidemment, il doit y avoir une unique banque nationale. Mais elle doit être sous le contrôle des soviets des députés ouvriers. Et de façon générale, qu’il s’agisse de la propriété foncière, de la production industrielle ou de la répartition des produits, tout doit être remis immédiatement, non, par « nationalisation», au pouvoir d’état du Parti communiste, mais aux assemblées qu’a créées la révolution, à savoir les soviets paysans ou ouvriers.

    Ainsi la victoire ne réside pas ultimement dans la disparition de la propriété privée des moyens de production et d’échange, ce qui est la phase négative ou destructrice de la victoire, mais bien plutôt dans une appropriation collective de ces moyens par des assemblées populaires, et non par un État central.

    Autrement dit : pour le marxisme, tel que le voit Lénine, le critère décisif de la victoire ne peut pas être principalement, et encore moins uniquement, négatif. Il porte de façon décisive sur le nouvel ordre des choses, en l’occurrence sur la création affirmative et irréversible d’une forme effectivement collective de l’appropriation.

    Peu de temps avant sa mort au tout début de 1924, Lénine doutait que la révolution russe soit vraiment une victoire, au vu de la restauration, non pas d’un vrai pouvoir populaire sur la gestion des choses, mais d’une bureaucratie qui copiait les formes traditionnelles de l’État. Il multiplie les interventions polémiques, particulièrement éloignées du sentiment d’une victoire historique. Il déclare, tout au contraire, que « les tâches constituant le fond de la révolution socialiste ont été reléguées au second plan». Il finit par se lever contre le pouvoir à l’apparente victoire duquel il a si grandement contribué : « Les choses vont si mal avec notre appareil d’État, pour ne pas dire qu’elles sont détestables, qu’il nous faut d’abord sérieusement réfléchir à la façon de combattre ses défauts. » Il va jusqu’à mettre en doute l’importance du Parti, de son parti. Ce qu’il dit à ce sujet est proprement prophétique, quand on sait ce que, progressivement, à partir des années trente, ce parti, sous la direction de Staline, va devenir. Je cite : « Notre parti risque peut-être en ce moment de tomber dans une situation extrêmement dangereuse, celle de l’homme qui s’exagère son importance. »

    On le voit, Lénine ne parle nullement d’une victoire acquise, alors même que les communistes ont arraché le pouvoir d’Etat, et gagné la terrible guerre civile de plus de trois ans, menée par les bandes armées contre-révolutionnaires, les blancs, armés et soutenus par les puissances occidentales, États-Unis compris. En fait, pour Lénine le processus de la victoire du socialisme n’a pratiquement pas réellement commencé. On retiendra de cette vision que pour lui ni la destruction du pouvoir adverse, ni l’existence au sommet de l’État d’un parti communiste, ne constituent à eux seuls une garantie de victoire.

    Or nous retrouvons cette vision cinquante ans plus tard, comme un des problèmes mis à l’ordre du jour par la Révolution culturelle en Chine. Dans ce pays, en 1966, vingt ans après le renversement du gouvernement militaire de Chang Kaï Tchek par l’armée rouge communiste, les grands moyens de production sont soustraits à la propriété privée. Et cependant, Mao Tsé-toung doute qu’on soit réellement engagé dans une perspective communiste véritable. Il ne croit pas que le seul État socialiste soit capable d’organiser la victoire du communisme. Ce qui veut dire que la direction politique du pays par la fusion entre l’État et le Parti communiste ne signifie nullement une véritable victoire. Mao dit ceci : « sans mouvement communiste, pas de communisme ». C’est dire que la victoire suppose un engagement subjectif massif et combattant dans la direction du communisme.

    Là encore, le renversement du vieil ordre politique et social, versant négatif du processus révolutionnaire, ne peut suffire à parler de victoire. La réalité constante, hors Parti s’il le faut, de vastes mouvements populaires est nécessaire. Mao va jusqu’à dire qu’une nouvelle bourgeoisie est présente dans l’appareil de l’État et du Parti. Il constate que la hiérarchie des salaires comporte encore neuf échelons. Il pose la question fondamentale : les usines appartiennent à l’État, certes, mais du point de vue des ouvriers qui y travaillent, sont-elles, les usines socialistes, vraiment différentes des usines capitalistes ?

    C’est dans cet esprit qu’il va soutenir contre la bureaucratie de l’État, contre l’inertie conservatrice du Parti communiste et de l’armée, d’abord un violent et anarchique mouvement de la jeunesse étudiante, puis les ouvriers des grandes usines, notamment à Shanghai. La tentative est de faire exister, au sein même de mouvements de masse, un affrontement aussi pacifique que possible entre ce qui va être appelé les « deux voies » , la voie communiste et la voie capitaliste. Cette lutte va gagner toutes les strates de la société : les universités, les usines, les commerces, les administrations, voire certains secteurs de la police et de l’armée.

    Au terme de presque dix ans de troubles, de mouvements, de contre- mouvements, la voie capitaliste l’emportera ouvertement, dès la mort de Mao en 1976. En définitive, si l’on peut parler de victoire, elle sera celle du clan de Deng Xiao Ping en direction d’une restauration explicite du capitalisme. Deng aura en effet deux énoncés cruciaux. Le premier, c’est que l’unique mot fétiche doit être « développement ». Ce qui veut dire la croissance économique à n’importe quel prix social, et en particulier la création d’une gigantesque réserve de main d’œuvre ouvrière exploitable à merci. Le second principe de Deng, tout à fait dialectique, est que la première étape du communisme doit être le capitalisme. Dans cette affaire, il s’agit au bout du compte d’une grave défaite du communisme, qui sera suivie de sa quasi-disparition historique.

    De ce point de vue, on peut comprendre que Mao, vieillissant, et, comme Lénine, finalement vaincu par l’appareil du Parti-État, ait fini par dire : « Nous n’avons pas fait grand-chose. »

 

    Autrement dit : Si l’on prend le critère marxiste des deux voies, la capitaliste ou la communiste ; la propriété privée et la concentration du Capital, ou l’appropriation collective de tout l’appareil de production; le maintien d’un contrôle national des populations ou le devenir trans-national de la politique ; l’acceptation d’inégalités proprement monstrueuses, ou une vision effectivement égalitaire ; une organisation du travail strictement hiérarchisée, ou la participation de tous aux tâches manuelles et intellectuelles, aux tâches de direction comme aux tâches d’exécution. Si ce sont là les orientations réelles, qu’il s’agit de faire triompher dans l’opinion comme dans la réalité politique, économique et sociale, alors, une victoire ne saurait se réduire, ni à la prise du pouvoir d’Etat, ni à la nationalisation de l’appareil de production. Ce sont les masses elles-mêmes qui, changeant de position dans le processus, doivent pouvoir expérimenter et définir la victoire.

    Au fond, la transformation qui mériterait dans les circonstance présentes le nom de vraie victoire, le marxisme en indique l’ampleur historique, quand il dit que l’on doit passer d’une société de classe à une société sans classes. Parce que, comme nous le raconte le Manifeste, la société de classe, ce n’est pas seulement le capitalisme, c’est environ 5000 ans d’histoire, portés par ce qui a été nommé « révolution néolithique » , en fait un lent processus qui représente à ce jour la principale mutation dans le devenir de l’espèce humaine. En un temps qui se compte probablement en un petit millénaire, l’humanité, qui existait, telle que nous la connaissons quant à sa détermination biologique et mentale depuis sans doute au moins 200.000 ans, a inventé l’agriculture sédentaire, le stockage des céréales dans la poterie, l’élevage continu d’animaux domestiqués, donc la possibilité de disposer d’un surplus de nourriture, donc l’existence d’une classe de gens nourris par ce surplus et dispensés de leur participation directe aux tâches productives, donc l’existence de l’État et d’une force policière protégeant la domination de cette oligarchie, police renforcée par l’invention des armes métalliques, donc aussi l’écriture destinée primitivement à dénombrer les producteurs de bétail et à prélever les impôts. Et dans ce contexte la conservation, la transmission et le progrès des techniques de toute nature se sont trouvés très vivement stimulés. On a vu apparaître de grandes villes, et aussi un puissant commerce international, par terre et par mer.

 

 

    Porteurs d’une vision radicale du changement révolutionnaire, Lénine et Mao, à ce titre véritables héros du communisme, ont en commun de s’être heurtés aux effets persistants de la révolution néolithique. Au regard de ce changement, qui a eu lieu il y a quelques millénaires, tout autre changement radical reste pour l’instant extrêmement difficile, parce que, d’une certaine manière, nous restons encore dans les paramètres qui ont été institués à cette époque. Notamment l’existence de classes dominantes et oisives, l’existence d’un État autoritaire, l’existence d’armées professionnelles, l’existence de guerres entre nations, tout ça nous situant, quoique de façon souvent négative, bien au-delà des petits groupes de chasseurs-cueilleurs qui représentaient l’humanité antérieurement. Oui, nous sommes encore à l’intérieur des paramètres néolithiques. La vérité est que, si nouvelles soient les techniques issues de la science moderne et de son application industrielle, nous sommes toujours enfermés dans le triangle fatal de la propriété privée, de la transmission héréditaire des fortunes grâce au système familial, et de l’État séparé, se servant du monopole de la force armée pour protéger les propriétaires et leurs familles. Nous sommes encore des néolithiques.

 

    Disons alors que ce que l’analyse marxiste, matérialiste, des sociétés pourrait tenir pour une victoire, comme l’imaginaient déjà et Lénine et Mao, serait ceci :

1. L’apparition d’une organisation sociale portant en elle-même la sortie du néolithique, soit l’ébranlement du triangle : propriété privée, famille, État, et donc la possibilité active d’une société égalitaire.

2. Le caractère clairement irréversible de cette organisation sociale.

    Ce que Lénine et Mao ont constaté, c’est que les deux grandes révolutions qui semblaient se fixer de tels buts sont restées loin du compte, et qu’en outre elles ont finalement renoncé à leurs propres raisons d’être, et ont rejoint la domination planétaire de la forme contemporaine de l’âge néolithique, qui est un capitalisme mondialisé.

    Comme bien des héros légendaires, la grandeur commune de Lénine et de Mao est d’avoir superbement échoué, parce qu’ils imaginaient pouvoir déjà se situer au-delà des impératifs de l’humanité préhistorique.

    À nous de prendre la maintenance et la relève, mieux informée, de la vision communiste, la seule qui soit opposable à la terrible désorientation libérale.

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