Lénine, la guerre : hériter
Nicolas Gentil-Boutin, 7 mars 2026
Ce texte vaut comme introduction au présent numéro d’Ardentes Patiences, il n’a pas pour objectif de présenter de façon exhaustive la pensée de la guerre de Lénine, mais de clarifier l’esprit avec lequel nous avons voulu écrire, hériter de Lénine et le transmettre.
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« Des temps “intersectés” comme le nôtre créent le besoin de considérer le jour d’hier, jour déjà si lointain, du point de vue de ceux qui s’y sont trouvés activement engagés. »
Léon Trotsky, Ma vie
Il y a deux ans, le centenaire de la mort de Lénine a été l’occasion de louables publications - un centenaire qui lui voulait du bien [Eric Sevault]. L’époque où Lénine était réduit à être l’inventeur du goulag et le grand ordonnateur du totalitarisme semble, en partie, se refermer. Seulement, se rappeler de Lénine et le rappeler à nous, que cela soit 100 ans après sa mort, ou non, implique d’affiner la question de son héritage. Et l’héritage de Lénine, pour notre temps, ne saurait être le léninisme.
Concentrons-nous sur un moment où la question de ce que signifie hériter s’est posée à Lénine lui-même, non de manière seulement théorique mais au cœur d’une conjecture historique précise et bouleversée. Dans les semaines qui suivent août 1914, lorsque la guerre commence, les prises de parole de Lénine se font plus rares : non qu’il se taise absolument, ce n’est pas tout à fait le silence, mais ses interventions sont plus espacées et clairsemées, sa parole devient plus patiente, pesée. Ce ralentissement semble s’opposer au temps de l’urgence qui mobilise alors l’Europe et qu’impose la guerre. Et si le régime de son discours change, c’est aussi, sans doute, le fait d’hésitations et de sidération : il faut rappeler que la guerre marque également la « faillite », selon les mots de Lénine, de la IIème Internationale. Les partis sociaux-démocrates européens s’enfoncent de plein gré dans la logique militaire : le SPD (Parti Social-Démocrate d’Allemagne) vote presque à l’unanimité les crédits de guerre. La conflagration de 1914 est aussi une implosion politique, marquée par l’acceptation sinon l’encouragement de la sociale-démocratie à la guerre ; ainsi l’effet de sidération propre au déclenchement de la guerre est certainement redoublé par l’incrédulité de Lénine face aux organisations socialistes qui se compromettent dans les boues parlementaires, relayant sinon affirmant l’impérialisme et le nationalisme qui mènent aux futurs massacres. Dans ce contexte, à la fois d’effondrement de la principale formation socialiste et de brutalisation extrême de la politique et des rapports sociaux, le choix de Lénine de ralentir n’est pas une fuite hors de l’histoire mais un usage précis et stratégique du temps par la tentative d’établir les coordonnées et les catégories à partir desquelles pourraient être pensés les événements et les actions politiques à venir. Tout se passe « comme si, dans son obstination, Lénine parvenait à immobiliser, ou plutôt à capturer en le retournant d’une certaine façon sur lui-même, en faisant le vide autour de lui, un temps historique qui ne cesse, vertigineusement, de s’accélérer » [Kouvélakis, « Lénine, lecteur de Hegel »].
Lénine est alors en Suisse, et il se décide, reculé dans une bibliothèque, à lire, entre autre, Clausewitz, Marx et surtout la Science de la logique de Hegel. Cet intense travail de lecture accompagne la suspension stratégique de son discours public au profit, en réalité, d’une réélaboration conceptuelle profonde de sa pensée. Lénine lisant Hegel au moment où le monde se défait dans la violence impérialiste : on a longtemps et beaucoup commenté cet apparent retrait. Cette lecture et ce demi-silence sont en effet fascinants, et il me semble qu’il y a là un geste tout à fait signifiant. Ce n’est ni simple mutisme ni défaitisme, mais l’arrêt du bavardage, c’est-à-dire l’arrêt de la parole qui se lance trop vite, du commentaire sans pensé. Et les effets de cette sorte de calme sont de nature politique : ils tiennent à une certaine maîtrise et mesure du temps de la politique. Saisir le moment où il faut se taire, c’est saisir et reconnaître ces moments où une parole prématurée trahît l’événement qu’elle prétend éclairer. Lénine a ainsi su faire quelque chose du temps accéléré de la guerre, non en le subissant, mais en le travaillant. C’est un retrait méthodique, qui n’est pas un repli extérieur à la politique mais qui en constitue l’une de ses formes les plus exigeantes car c’est là, dans ce ralentissement volontaire au cœur de la catastrophe, que s’est formulée la possibilité d’un héritage véritable. Un héritage qui n’a donc pas consisté à transmettre la doctrine hégélienne, marxiste sinon clausewitzienne afin de penser la guerre et savoir agir, mais bien plutôt à refonder les conditions à partir desquelles une parole révolutionnaire pourrait advenir malgré – et, dans une certaine mesure, du fait de – la guerre. Hériter ne signifie pas répéter et conserver intact, mais interrompre le flux ordinaire du savoir et de l’apprentissage pour éprouver les conditions de possibilité de ce qui a déjà été fait et dit dans la circonstance historique nouvelle – en ce sens, hériter est un geste proprement laborieux, actif et créatif qui consiste, toujours, à faire un pas de plus.
Après cette période, à partir de 1915, l’activité politique de Lénine est plus dense, il multiplie les conférences et les textes afin d’organiser les possibilités de réalisation de ce qui tiendra lieu de mot d’ordre communiste durant la guerre : « transformation de la guerre impérialiste en guerre révolutionnaire ». Ce mot d’ordre doit tenir sur trois fronts : le premier, évident, contre l’impérialisme marchand, le second contre le courant social-démocrate effondré dans la compromission militariste et, enfin, contre le courant pacifiste lui-même, rappelant ainsi que le pacifisme est une fausse alternative à la guerre. Sur ce dernier point, il est intéressant de le citer un peu longuement :
« L’état d’esprit des masses en faveur de la paix exprime souvent le début d’une protestation, d’une révolte et d’une prise de conscience du caractère réactionnaire de la guerre. Tirer profit de cet état d’esprit est le devoir de tous les social-démocrates. Ils participeront très activement à tout mouvement et à toute manifestation sur ce terrain, mais ils ne tromperont pas le peuple en laissant croire qu’en l’absence de mouvement révolutionnaire, il est possible de parvenir à une paix sans annexions, sans oppression des nations, sans pillage, sans que subsiste le germe de nouvelles guerres entre les gouvernements actuels et les classes actuellement dirigeantes. Tromper ainsi le peuple ne ferait que porter de l’eau au moulin de la diplomatie secrète des gouvernements belligérants et de leurs plans contre-révolutionnaires.
Quiconque désire une paix solide et démocratique doit être partisan de la guerre civile contre les gouvernements et la bourgeoisie. »
Le socialisme et la guerre, 1915
L’opposé de la guerre n’est pas le pacifisme mais la patiente et conflictuelle construction des conditions de possibilité de l’arrêt des guerres, qui a ici pour nom et possibilité réelle « mouvement révolutionnaire ». Autrement dit, le seul sens que peut et doit avoir la paix, quand elle n’est pas le simple opposé réthorique et théorique de la guerre, c’est la réalité d’une vie commune. Un antagonisme véritable à la guerre nécessite la création d’un autre espace, qui ne lui soit pas intérieur, c’est-à-dire l’émergence d’une force encore inexistante dans les coordonnées de l’affrontement ; à l’inverse, l’impatience pacifiste consiste précisément à espérer une déviation interne à la guerre en cours, comme si elle pouvait s’arrêter d’elle-même – l’histoire n’ayant, jusqu’alors, offert qu’un démenti à cette forme d’idéalisme pacifiste. Ce point est important, car ce qu’il signifie c’est que la guerre n’est pas qu’un front militaire : et Clausewitz, assidûment lu et annoté par Lénine, établissait un tel principe en relevant notamment que la victoire des troupes napoléoniennes françaises avait été rendu possible par la transformation simultanée de l’appareil militaire et de la société par la Révolution française. Dès lors, penser la guerre c’est, intrinsèquement, penser la société qui la permet mais aussi celle qui peut l’empêcher et la contraindre.
On peut noter ici que Mao Tsé-toung, lui aussi au cœur des désorientations d’une autre guerre, la guerre froide, tirera de cette leçon une expérimentation politique extrêmement originale : à contre-courant des positions pro-soviétiques tenues par les têtes du Parti Communiste Chinois appelant à une professionnalisation de l’armée, en vue d’un potentiel affrontement direct, Mao Tsé-toung affirme que cette professionnalisation mènera à une guerre sans limites, quand au contraire « l’Armée populaire de Libération devrait être une “grande école” ». Il faut bien s’entendre : il ne s’agissait pas là d’appeler à militariser la société mais bien au contraire à socialiser l’armée, c’est-à-dire à réduire la séparation entre l’appareil militaire d’État, bureaucratique, et la société. Que l’armée soit une « grande école » impliquait ainsi que les soldats participent et à l’agriculture et à l’industrie et aux formations théoriques, mais aussi que les paysans et ouvriers soient paysans, ouvriers et étudiants et soldats, mais également que les étudiants et intellectuels (y compris ceux du Parti) travaillent à être et soldats et paysans et ouvriers. Il s’agissait, en somme, de travailler à une pensée et une organisation non militaires de la guerre, fidèles à l’orientation communiste majeure d’abolition de la division du travail [sur tout ceci, je reprends les formidables analyses de Claudia Pozzana et Alessandro Russo dans « Face à la quatrième guerre mondiale »].
En 1914, Lénine a pleine conscience que ce sont l’impérialisme des sociétés occidentales et les États coloniaux d’Europe qui donnent à la guerre ses justifications et que le silence des armes ne signifiera pas la paix. Autrement dit, que rendre possible la paix ne signifiera pas une simple suspension des hostilités. C’est ce que devait tenir la ligne politique bolchévique affirmant que le principe de la paix à venir devait être « sans annexions ni contributions » – une paix réelle, en somme, parce que sortie de l’impérialisme. On le sait, ce sont plutôt les 14 points du président Wilson – qui, rappelons-le, prévoyaient déjà et dès le second point les futurs « temps de guerre » –, ce sont eux qui donneront son visage à la nouvelle paix, laissant « [subsister] le germe de nouvelles guerres » et permettant que la guerre impérialiste continue par d’autres moyens, marchands et coloniaux pour l’essentiel.
À partir de là, il faudrait se garder d’interpréter la période qui s’ouvre en 1915 comme étant l’application de la philosophie apprise l’année qui précède. La question est donc : que s’est-il passé, en Suisse ? « Dans la conjoncture de la guerre mondiale, révolté par l’Union sacrée, la collaboration de classe sous la houlette des impérialistes, la faillite de la IIe Internationale, Lénine s’empare de la dialectique comme pensée de la disjonction, de l’antagonisme » [Alain Badiou, Théorie de la contradiction]. À l’épreuve de la guerre mondiale, c’est la dialectique qui retient Lénine et avec laquelle il essaie de s’expliquer le réel mais aussi de se séparer des poncifs et des dogmes de la IIème Internationale – c’est par et avec la dialectique qu’il sort de l’orthodoxie marxiste, essentiellement économiste et téléologique, qui gouvernait jusqu’à lors le marxisme des Partis, y compris la tendance Bolchévique du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR). Cette rupture avec le marxisme orthodoxe se révèle notamment dans le célèbre mot d’ordre « Tout le pouvoir aux soviets » qu’accompagne le grand texte politique, Les thèses d’avril : que tout le pouvoir revienne aux soviets marquait en réalité la nécessité d’un cour-circuit dans l’histoire toute tracée, par l’idéologie de la IIème Internationale, de la révolution russe. Le bréviaire du marxisme officiel établissait que l’histoire humaine était formée par une suite mécanique et évolutionniste fondamentale : du féodalisme au capitalisme, du capitalisme au socialisme, nécessairement. Or la Russie était encore un pays féodal, qui n’était donc pas prêt pour le passage au socialisme et qui devait en passer d’abord par une révolution bourgeoise, démocratique et capitaliste, seule à même de produire les conditions objectives, techniques et matérielles d’une véritable société socialiste. La Russie se devait alors de suivre la voie déjà tracée par les pays occidentaux, représentée à ce moment-là dans le pays par le gouvernement provisoire (et constituant) né après la chute du Tsar en février 1917. Dès lors, l’affirmation d’un transfert intégral du pouvoir aux soviets ne pouvait que signifier une rupture dans ce chemin pré-défini, car il impliquait de passer par-dessus l’étape « démocratie bourgeoise » au profit d’une politique déjà socialiste, avec toutes les difficultés, dont Lénine avait conscience, que cela entrainerait. Ce qui conduira, et c’est notable, à un court accord, contre Lénine, entre menchéviques et bolchéviques, causé par la stupéfaction des Thèses d’avril. Toujours est-il que c’est là, il me semble, que se manifeste l’un des apports les plus décisifs de Lénine dans l’histoire de la pensée politique – de la dialectique, également –, et qui témoigne d’une forte inventivité au cœur de l’héritage marxiste. Car ce avec quoi Lénine travaille à rompre, c’est finalement avec l’ultra-détermination objective et économiste de la conscience révolutionnaire et des subjectivités communistes : il intègre à la dialectique sa dimension politique, permettant de faire de l’histoire non plus l’espace de continuités pétrifiés, mais le lieu incertain où doivent se travailler les discontinuités, les imprévus et les nouveautés, les « sauts » écrivait-il. Ce difficile décollement des lois de l’Histoire se manifeste d’ailleurs, dans les textes de Lénine de cette période, par l’extrême tension entre la nécessité de l’émancipation communiste et la fragilité des décisions et actes politiques. Sans entrer ici dans le détails [on pourra se référer au texte « La lecture léninienne de la dialectique de Hegel et sa théorie révolutionnaire » dans le présent numéro, pour une première approche], la dialectique avec laquelle Lénine s’oriente, est une pensée des mouvements du temps et de l’histoire comme succession de conjonctures qui ne reviennent jamais à l’identique. Telle qu’il la reformule, elle peut se comprendre suivant trois principes essentiels : 1) le principe de l’interdépendance, impliquant qu’aucune réalité n’est isolée et qu’une analyse parcellaire du réel de la politique, par extraction et isolement d’un fait, est abstraite, 2) le principe du changement ou du temps, selon lequel l’essence du réel est sa transformation perpétuelle, toute réalité étant un processus et toute politique prise dans le temps, 3) le principe de contradiction, qui est le « noyau de la dialectique » et la condition des deux premiers principes, consistant à affirmer que la résolution des contradictions traversant le réel – constitué par l’interdépendance des contraires – est le moteur du changement. Même s’ils ne sont pas développés, il me semble important de rappeler ces principes ici, car ils constituent l’armature méthodologique avec laquelle Lénine travaille ses propres catégories politiques, aux prises avec les circonstances historiques : c’est la nécessité de penser l’interdépendance, le changement et les contradictions du réel de la politique que formule l’exigence toujours répétée d’une « analyse concrète de la situation concrète » – formule léninienne du sérieux politique. Notons cependant que ces principes sont, au premier regard, homogènes à sa lecture de Hegel, de Marx et également de Engels, et ici l’héritage est de l’ordre de l’appropriation et de la reformulation. Le pas de plus de Lénine intervient sur un autre plan : conformément à la dimension héraclitéenne de toute pensée dialectique, Lénine réaffirme que tout passe, que rien n’est permanent si ce n’est le changement lui-même. Seulement, cette dimension passante du réel n’est plus uniquement de l’ordre de la connaissance : le génial coup de force de Lénine tient dans le passage de la dialectique d’un ordre épistémologique à une dimension intrinsèquement active et prescriptive. Tout se passe comme si la dialectique était à faire. La dialectique, comme pensée du temps, ne décrit plus seulement les lois de l’Histoire, elle devient saisissable pour s’y orienter et y agir. Il y a effraction de la politique dans l’Histoire – ainsi peut-on rire, maintenant, de l’effroi de Plekhanov apprenant la Révolution d’octobre : « Mais c’est une violation de toutes les lois de l’histoire ! ». Le pas de plus opéré par Lénine n’est rien d’autre que la révolution proprement politique de la dialectique, une première sortie de ses déterminations historicistes, c’est-à-dire une libération de la subjectivité communiste : et qu’est-ce qu’aura été, au point de la théorie, le stalinisme sinon l’étouffement des volontés et des subjectivités communistes par un retour à une forme d’économicisme et d’historicisme dialectique ?
C’est la maturation dialectique de Lénine en Suisse qui le conduit à ne pas s’en tenir à la répétition de Hegel et de Marx, auprès desquels, pourtant, il se forme à la dialectique. Celle-ci cesse d’être une leçon apprise, car la dialectique implique, par elle-même, l’exigence de ne pas s’en tenir aux formules du passé, et ce du simple fait que le temps passe. Toute intelligibilité d’une situation politique est ancrée dans une réalité historique déterminée et, en conséquence, aucune stratégie politique ne peut se satisfaire d’une application mécanique de l’héritage. La dialectique est, ici, pensée de l’ancrage politique dans une réalité conjoncturelle, traversée par des contradictions spécifiques, des rythmes singuliers, des possibles ouverts et des impossibles structuraux : ce qui fut pertinent dans une séquence historique peut devenir aveuglant dans une autre, même lorsque l’histoire se resserre. Comme dit, la traduction pratique la plus évidente d’une telle exigence dialectique s’entend dans la forte formule de méthode politique : « analyse concrète de la situation concrète ». Si nous pouvons ou devons hériter de Lénine, c’est de ceci, de cette discipline politique consistant, dans le fond, à refuser les abstractions flottantes, les mots d’ordre automatiques ou les fidélités rituelles, et non pas d’une forme de néo-léninisme réhabilitant le parti d’avant-garde ou, quand les guerres s’annoncent, par un rappel anachronique à la « transformation de la guerre impériale en guerre civile révolutionnaire »… En tant qu’elle est pensée du temps et des conséquences de la politique aux prises avec l’écoulement du temps, la dialectique porte en elle la critique latente de tout type de -isme, à commencer par le marxisme lui-même. Ce qui signifie que la fidélité véritable à une pensée politique n’est jamais de l’ordre de la répétition, mais tient dans la capacité de transformer des catégories héritées en les soumettant aux épreuves locales du présent, qu’il n’y a donc jamais de véritable pensée politique dans l’imitation ou la contemplation. C’est une forme de vigilance communiste, consistant à relancer sans cesse sa pensée.
Avec quelque peu de provocation, on pourrait aller jusqu’à dire qu’après sa méditation dialectique en Suisse, et finalement quand commence la révolution russe, Lénine n’est plus marxiste, ou sinon à la manière de Marx lui-même lorsqu’il écrivait à Paul Lafargue : « Ce qu’il y a de certain, c’est que moi je ne suis pas marxiste ». Entendons-nous : Lénine lit Marx, pense avec, grâce et par lui, et il est marxiste en ce sens. Mais il ne l’est plus tout à fait, et c’est là l’important, dans le sens (1) où s’opère une césure entre la théorie marxiste et la pratique communiste et (2) où le marxisme devient sien, et que s’avère une autonomisation de sa pensée, éprouvée dans les circonstances de l’histoire, du temps passant, du réel de la guerre et de la révolution. C’est cette difficile ligne de crête, tout à la fois rigueur dans la théorie et nuance dans sa traduction pratique, aller-retour infini entre la pensée et le réel, héritage et autonomie historique de la pensée qui signale et a rendu possible le génie stratégique de Lénine.
Si son centenaire lui voulait certes du bien, hériter de Lénine, pour notre présent, consisterait pour part à se prémunir de toute forme de répétition du léninisme. Nous nous gardons ainsi d’appeler à un néoléninisme anachronique, qui ne serait qu’une désorientation supplémentaire. Tout héritage authentique suppose de ne pas avoir peur du temps, et de ne pas céder sur cette nécessaire confrontation, une confrontation qui est d’ordre politique, avec son écoulement. Nous indiquons un morceau de poème et quelques ouvrages, comme invitation à se mettre au travail en ce sens :
Wallace Stevens, « Description Without Place »
« Lenin on a bench beside a lake disturbed
The swans. He was not the man for swans.
The slouch of his body and his look were not
In suavest keeping. The shoes, the clothes, the hat
Suited the decadence of those silences,
In which he sat. All chariots were drowned. The swans
Moved on the buried water where they lay.
Lenin took bread from his pocket, scattered it –
The swans fled outward to remoter reaches,
As if they knew of distant beaches; and were
Dissolved. The distances of space and time
Were one and swans far off were swans to come.
The eye of Lenin kept the far-off shapes.
His mind raised up, down-drowned, the chariots.
And reaches, beaches, tomorrow’s regions became
One thinking of apocalyptic legions. »
Lénine, Œuvres choisies, Science Marxiste, 2025.
Lénine, Mieux vaut moins mais mieux et autres textes de 1923, Éditions de l’éclat/éclats, 2014.
Lénine, La révolution bolchéviste. Écrits et discours de Lénine de 1917 à 1923, Payot, 1963.
Jean-Jacques Lecercle, Lénine et l’arme du langage, La Fabrique, 2024.
Alain Badiou, Petrograd, Shanghai. Les deux révolutions du XXe siècle, La Fabrique, 2018
Matthieu Renault, L’empire de la révolution, Syllepse, 2017.
Robert Linhart, Lénine, les paysans Taylor, Le Seuil, 2010.
